Jeudi 28 décembre 2006


« Ils ne bombardent plus ! » La rumeur court, et semble se vérifier : une heure passe sans ces salves qui rythment les jours et les nuits toutes les vingt minutes. D'après mon interprète, la radio annonce une trêve de vingt quatre heures.

 

Ma voiture se joint au convoi qui s'improvise. Je ne suis pas franchement rassuré, car la file est trop longue et nous mettrons bien plus de vingt minutes ; si la trêve est rompue, les derniers resteront sur la route,  et j'en fais partie…

 

Vingt minutes sans problème, l'heure fatidique passe sans salve… cinq bonnes minutes encore pour atteindre Tyr, je me détends un peu. Et puis c'est le pépin.

Un hélico de Tsahal nous survole, puis se met en vol stationnaire à une cinquantaine de mètres de nous. Nous continuons à avancer, que faire d'autre ? Il pivote doucement et pointe son sale museau sur ma voiture. Je me dis que mon parcours va se terminer sur cette route cratérisée d'un pays martyr, que j'ai choisi, que c'est mieux que de partir après six mois de cancer… mais ces bonnes raisons ne m'empêchent pas d'avoir peur – seuls certains fous et les menteurs peuvent se vanter de n'avoir jamais eu peur !

Ouf ! Il change de cap, nous dédaignant… puis il revient sur nous. Le jeu du chat et de la souris n'amuse pas la souris, je vous le garantis. Il se livre plusieurs fois à ce manège ; je distingue bien les casques de l'équipage, ils doivent se marrer.

 

Et puis il s'éloigne de nous et recommence son jeu avec une voiture devant nous, puis une autre plus loin… j'en ai honte, mais j'éprouve un soulagement certain ! Une dernière volte et il se décide – l'heure du déjeuner approche sans doute – balançant sa purée mortelle sur une cible hautement stratégique : une ambulance dûment signalée par son croissant rouge.

 

La femme qu'elle amenait à la maternité n'aura plus besoin d'être délivrée.


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Par Alain - Publié dans : Tranches de vie... et de mort
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Lundi 25 décembre 2006


U
n peu mal à la tête ce matin, la vraie gueule de bois pour tout dire… qu'est-ce qui m'est arrivé, je suis plutôt raisonnable d'habitude ? Ah oui !

 

 

Le réveillon était bon, les invités agréables, pourquoi a-t-il fallu que je craque ?

Sans doute parce que, comme chaque année, la conversation avait vite tourné à la lamentation générale, chacun se défoulant sur les impôts, les voisins, les enfants, le gouvernement, l'insécurité, le réchauffement climatique, les cours du pétrole… sans doute aussi parce que je ne supporte pas la gaité sur commandement.

 

Alors, j'ai  pris prétexte de mes douleurs et quitté l'assemblée… sans oublier d'emmener quelques bouteilles dans mon bureau.

 

 

Et là, j'organise ma vraie fête, à la polonaise : j'allume mon PC, me connecte à MySpace et passe mes amis en revue.

À chacun d'eux j'adresse un toast et vide mon verre à sa santé. Ma précision m'étonne moi-même : la bouteille de vodka contente exactement mes cinquante et quelques amis !

Et comme un verre, c'est bien peu pour exprimer ma chaleur, je renouvelle, au cognac cette fois… mais ma précision a un peu baissé et je dois tricher pour rester raisonnable et tenir les cinquante avec un seul flacon.

Le troisième tour, à l'Armagnac, n'a pas été complet, je le confesse, et je présente mes excuses les plus sincères aux derniers amis de la liste malheureusement supplantés par Morphée et Bacchus associés !

 

 

Quelle cuite ! Réveillé cinq heures plus tard, je me sens un peu empâté, mais ce réveillon a été bien plus agréable qu'à l'ordinaire, grâce à vous toutes et tous !




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Par Alain - Publié dans : Sautes d'humeur et essais
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Vendredi 22 décembre 2006


N
oël approche ;

 

Mon père entre dans la cuisine, la longue pièce, seule chauffée par le « feu continu », où nous vivons l'hiver. Nous nous préparons à souper – à cette époque on « soupe » le soir, on « dîne » à midi et on « déjeune » le matin. Ce sera d'ailleurs, comme chaque soir, un vrai souper : une soupe maigre trempant du pain.

 

Le visage de mon père est encore plus sombre qu'à l'ordinaire :

« Jean est parti en fumée… Ses enfants n'auront pas de Noël ».

Nous avons compris, bien sûr, même si ce n'est que beaucoup plus tard, en lisant Jorge Semprun, que j'ai appris que mon père avait ramené cette expression de Buchenwald, d'où l'on ne s'échappait que dans la fumée des crématoires.

 

Jean est un ami de mon père, nous jouons de temps en temps avec ses enfants. Ma sœur me regarde. Avec mes neuf ans, je suis l'aîné, son « chef » et nos rôles sont bien répartis : je décide, elle parle. Elle voit que j'ai eu la même idée et annonce d'une voix blanche : « On leur donne notre vélo ». Depuis deux ans nous voulons acheter un vélo et nous en avons économisé presque la moitié…

 

Nos parents acquiescent sans un mot et je vais chercher les billets. J'ai une forte envie d'en distraire un, mais je résiste.

 

Ce Noël m'est resté, où nous eûmes pour cadeau, ma sœur et moi, chacun une orange…

Les suivants aussi, au même régime, car mon père six mois plus tard partit à son tour en fumée, et personne ne nous sacrifia de vélo : nous étions trop pauvres pour être encore connus du monde des vivants.

 

Ces temps étaient durs et durs les hommes qu'ils ont forgés




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Par Alain - Publié dans : Tranches de vie... et de mort
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Jeudi 21 décembre 2006


Dans six mois, dans un an, vous voudrez bien de moi

et vous m'accorderez l'entrevue dont je rêve,                               La plume

mais moi, je ne pourrai répondre que                            vole au gré du vent

« trop tard ».                                                            et est fière d'être libre

car je serai entré dans la valse finale,                                alors qu'elle n'est

dans le bal hiératique qui m'ôtera le masque                                 que seule

et me réunira avec ma solitude, définitivement enfin.


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Par Alain - Publié dans : Sautes d'humeur et essais
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Dimanche 10 décembre 2006


J
e veux vous présenter ma plus vieille maîtresse,

Et le beau rituel dont nous nous entourons.

D'abord je mets des gants, tout faits de blanc coton :

Elle ne souffrira pas que mes mains l'agressent ;

 

Et puis je la dépose sur un drap satiné,

Et la prie de vouloir accéder à mes voeux.

Cet hommage suffit à l'ouvrir où je veux,

Je caresse sa peau par l'âge patinée,

 

Respire ses odeurs, et ses feuillets démêle ;

Avec recueillement baise l'endroit dernier,

Et seulement alors peux me plonger en elle.

 

Ô ma Bible imprimée par sieur Robert Estienne,

En quinze cent vingt-sept, sous François le premier :

Je suis trop honoré que tu veuilles être mienne !


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Par Alain - Publié dans : Vers et quasi poésies
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Samedi 9 décembre 2006


À
force d'entendre mes amies récriminer, j'ai voulu en avoir le cœur net : comment le sexe dit faible est-il vraiment accueilli sur un chat ?

Je me suis donc rendu sur un chat et ai établi un profil aussi neutre que possible – femme, provinciale, trente-neuf ans, refusant les conversations privées – et une entrée en scène laconique : « Bonsoir ». Rien d'aguichant !

 

 

Je n'ai pas été déçu(e).

 

En cinq minutes, une trentaine de « mâles » me contactaient en conversation privée pour obtenir mon mèl ou mon msn. Avec peu de variété dans les motifs : les plus poètes avaient senti ma grande solitude et voulaient m'aider à y échapper, les plus frustres voulaient tout simplement me montrer leur zizi.

 

Fidèle à mon profil, je renvoyai à chacun un message laconique : « Je n'accepte pas les conversations privées », et coupai chacune d'entre elles.

 

C'était sans compter avec leur obstination !

Tous, sans exception, lancèrent une nouvelle conversation privée.

Deux des « poètes » me présentèrent leurs excuses et coupèrent, quelques uns renouvelèrent simplement leur demande, mais pour la plupart, ce fut un déferlement d'insultes qui me permit au moins de constater que, si leur esprit était pauvre, leur vocabulaire était riche.

 

 

Je crois que je vais refaire l'expérience pendant une heure avec une grille d'analyse détaillée : beau matériau pour un sociologue. En attendant, je plains de tout cœur mes amies et admire celles qui chattent encore : elles ont le cœur bien accroché. Et puis, j'invite mes amis à faire l'expérience : une piqûre de rappel anti-machisme ne peut jamais faire de mal !


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Par Alain - Publié dans : Tranches de vie... et de mort
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Samedi 2 décembre 2006


J
e n'ai jamais subi un gros tremblement de terre, mais ça doit ressembler à ça. Tout bouge, nous avons été jetés à terre, le plâtre du plafond tombe, celui des murs se fissure. La poussière est telle que nous ne pouvons plus respirer, ne voyons presque plus rien. Nous sortons par les fenêtres, car la porte est bloquée : pas la peine de vérifier de l'intérieur si l'immeuble va tenir…

 

En fait, c'est la maison mitoyenne qui a pris : un trou béant dans la façade, un peu de fumée, beaucoup de poussière… Chacun met son Kéfir devant la bouche, en guise de masque, et nous nous précipitons à l'intérieur. Personne : ouf ! A travers la poussière, nous distinguons un trou au fond et fonçons : la roquette a traversé les deux murs et explosé dans le jardin.

 

J'ai trouvé mon étendard sur un mur de Tyr :

Un petit bout de tissu vert criard, avec des fleurs jaunes, dont on fait les robes d'enfant.

 

De la famille qui y déjeunait restent quelques bribes au mur. Pour me maîtriser, je fixe un détail incongru : un petit bout de tissu intact collé au mur noirci, de ce tissu vert criard avec des fleurs jaunes dont on fait les robes d'enfants. Celle qui le portait n'avait pas trois ans.

 

J'ai trouvé mon étendard collé par la roquette sur un mur de Tyr :

Celle qui le portait, au moment de mourir n'avait pas trois ans.

 

Aux infos du soir, Tsahal se vantera d'avoir détruit un dépôt d'armes du Hezbollah, qui s'en souvient ? Mais depuis dix ans ce bout de tissu est mon étendard et la petite fille joue dans les cauchemars de toutes mes nuits.

 

J'ai gardé mon étendard pieusement rangé parmi les souvenirs de ce mur de Tyr :

Et elle, elle revient jouer avec moi toutes les nuits.


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Par Alain - Publié dans : Tranches de vie... et de mort
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Samedi 25 novembre 2006


J
'émerge...

Les brumes se dissipent peu à peu et je découvre vaguement les murs de ma chambre : du blanc partout, et quelques instruments bizarres accrochés ça et là, une lumière crue.

Ma vision se précise et je constate que je suis nu – déchoquage ? – les jambes prises dans des systèmes compliqués de poulies et de contrepoids : quelques fils et tuyaux décorent mon torse, mes bras, mon crâne ; ceux qui passent par mes narines me gênent vraiment.

Puis la douleur m'envahit : le torse et les bras sont aussi moulus qu'après un matche de rugby (j'ai été longtemps pilier), mes cuisses sont plongées dans une friteuse au point d'ébullition, mais en dessous des genoux je ne sens plus rien. Ne pas me laisser submerger ! Je ferme les yeux et me concentre sur mes cuisses : je roule ma douleur en une boule compacte et la jette au loin… plusieurs fois… vieille technique efficace, j'arrive à maîtriser.

 

mai 68 la fête partout il fait beau je roule pépère entre deux manifs sur ma Terrot 150 une Mercedes brûle le stop elle roule très très très vite le chauffeur regarde de l'autre côté pas le temps d'éviter elle me prend de plein fouet par le travers gauche sans avoir ralenti moi et ma moto sommes projetés comme des fétus même sentiment d'apesanteur que quand je saute en parachute juste le temps de voir le trottoir arriver faire un roulé-boulé plus rien

 

Une bonne sœur en cornette entre : mon réveil a dû déclancher une alarme.

Elle est toute joyeuse « Ah, monsieur, on n'y croyait plus ! ». Elle a sûrement suivi des cours de psycho... Elle injecte un produit dans la perfusion, la douleur s'estompe un peu.

Je m'endors épuisé : étonnant ce que le coma fatigue !

 

Le lendemain (ou le surlendemain, ou une heure après ?), le « patron » vient faire le point. Je n'ai pas encore les idées très nettes, mais j'écoute attentivement, et comme je n'ai pas perdu mon sens critique, je me souviens d'accidents antérieurs où j'ai toujours déjoué les prévisions. Mon optimisme est cependant mesuré.

Les jambes ont été reconstituées, mais sont à peu près mortes : plus aucun influx nerveux en dessous des genoux, cuisses innervées à cinquante pour cent. La colonne vertébrale n'est pas touchée : je marcherai peut-être… avec des béquilles.

Le reste semble en état, mais il faudra de longs tests pour mesurer les séquelles cérébrales après trois mois de coma et une dizaine d'arrêts cardiaques : j'ai toujours été relancé rapidement, mais il ne peut garantir que tout le cerveau a toujours été bien irrigué ; il me montre le défibrillateur, m'explique son fonctionnement, ça m'intéresse.

 

Un jour revient la notion du temps. Quand l'infirmière me donne la date, je crie « mon examen ! » et lui explique : je suis en première année de Sciences Économiques et les épreuves sont dans moins de trois semaines, pas question que je perde une année pour un accident, je paie mes études ! Je voudrais avoir un appareil photo pour fixer son visage : l'image même de l'incompréhension absolue…

S'ensuivent trois semaines de bagarres : tous contre moi, j'aime. Je leur casse les pieds jour et nuit, j'arrive à faire parler de moi dans la presse locale, bref c'est eux qui craquent, et le jour dit une ambulance m'emmène à la fac après que j'aie signé maintes décharges : comme le disait Kant, « Qui veut peut ». Deux épreuves tirées au sort – en septembre 68 les examens sont un peu bricolés – droit de la famille (aïe !) et statistiques (ouf !). Je suis allongé sur mon brancard, une secrétaire tient devant moi une planche à dessin, je compose dessus tranquillement.

Et comme le cerveau n'a pas été si touché que ça, je réussis… d'extrême justesse certes (0,5 en droit et 19,5 en stats, ça fait juste la moyenne), mais quand même. C'est la seule année où je n'ai pas eu de mention, mais c'est celle dont je suis le plus fier !

 

 

Comme d'habitude, les médecins avaient sous-estimé mes capacités et ma volonté de récupération, aujourd'hui je marche tous les jours plusieurs kilomètres, sans canne et sans que personne puisse deviner la paralysie des pieds ; il ne m'a fallu qu'une dizaine d'années pour y parvenir.

Et depuis près de quarante ans, je sais que la vie est très courte, alors je fonce – parfois trop, excusez m'en – et j'ai fait mienne la devise d'Hadrien le sage « Je vis chaque instant comme si c'était le dernier ». Quand je partirai, je n'aurai que peu de regrets.

Reste la souffrance, vive et continue : dans tout ce temps, elle ne m'a pas laissé une seconde de répit. Mais elle m'a attendri, rendu bienveillant et attentif aux douleurs des autres, toujours prêt à comprendre et à excuser, à ne pas démêler entre prétexte et raison, à pardonner ces petits abandons qui parsèment l'amitié. Louée soit la douleur, qui m'a fait humain !

 

 

Alors, si je suis toujours là le 26 mai 2008,
et j'y compte bien, n'en déplaise à Esculape,
je sabrerai un Champagne !




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Par Alain - Publié dans : Tranches de vie... et de mort
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Vendredi 24 novembre 2006


Quand on pleure, on prend un Kleenex, ça aide.


Quand
on a fini de pleurer, on le jette, c'est normal. 

 

Heureusement, car si les Kleenex savaient dire leur désespoir, où irait le monde ?




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Par Alain - Publié dans : Sautes d'humeur et essais
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Samedi 18 novembre 2006


L
a brume montant des marais environnants baigne toute la ville : en cette saison chaude, Abidjan est plus proche d'un sauna que d'une métropole. Pas facile déjà de travailler, alors pour se détendre…

Les collègues décident donc de me faire découvrir la brousse ce dimanche « Tu verras, il y a de l'air » et m'emmènent dans le village de l'un d'entre eux. Juste avant Yamoussoukro, nous obliquons vers Daloa, à l'ouest ; la savane arborée est superbe, ponctuée de termitières monumentales, et la chaleur – maintenant sèche – plus supportable. La route est belle, et si le chauffeur avait quelques notions de code, tout serait parfait.

 

 

Nous arrivons à l'heure du déjeuner et, après un bref passage à la gendarmerie (déplacement officiel oblige), allons rendre visite au chef du village. Celui-ci nous reçoit dans sa maison, une fournaise de béton et de tôle ondulée, très peu couleur locale, mais « les cases, c'est pour les sauvages ; il faut bien que je montre que j'ai un doctorat ! » m'explique-t-il. Après les échanges de compliments et le palabre, il nous invite à « partager son modeste repas » et m'installe sur un banc devant la maison, à l'ombre d'acacias centenaires, entre lui et « le vieux » – donc le sage – du village.

 

 

Les femmes – dûment prévenues de l'importance du visiteur – ont mis les petits plats dans les grands, ce qui est une façon de parler, puisque les mets sont servis dans des bassines où la rouille l'emporte sur l'émail, posées à terre, dans lesquelles nous piochons avec les doigts.

 

Après quelques entrées curieuses, un peu insipides mais heureusement pimentées (sans doute des insectes grillés, mais lesquels ? je ne peux le demander, ce serait impoli), elles nous servent un « machoiron braisé », superbe poisson-chat cuit sur des braises : un vrai délice.

 

Puis vient le plat de résistance : les femmes posent devant le chef une grande marmite fumante répandant des senteurs merveilleuses.

Le chef en sort triomphalement… un singe, et je me demande si ce n'est pas moi qui vais faire de la résistance : le petit animal a exactement la taille de mon dernier enfant. Les collègues ont le nez plongé dans une assiette imaginaire ; impossible de saisir leur regard, je me demande s'ils s'amusent de mon embarras ou s'ils craignent ma réaction.

 

Le chef alors détache la tête et me la remet : « C'est le meilleur morceau, le lieu de l'intelligence, il est réservé aux sages et aux chefs, il est normal qu'il soit pour toi, puisque tu es un chef dans ton pays et que le Vieux t'a choisi pour nous conseiller ! ». La majuscule de « Vieux » s'entend bien : il ne parle pas du sage du village, mais du président Houphouët-Boigny. Après une telle présentation, pas question de refuser ; mais le cœur n'y est pas, ou plutôt il est dangereusement près des lèvres !

Vient alors le réflexe salvateur : je me lève solennellement, la tête (celle du singe) entre les mains, et me tourne vers « le vieux » (celui du village, cette fois) ; je lui transmet alors mon trophée respectueusement, déclarant haut et fort qu'il revient de droit au sage du village, représentant de toute la sagesse africaine. Puis je saisis un morceau au hasard pour avoir les mains occupées et couper court à toute velléité de restitution.

« Le vieux » est enchanté : d'après lui peu d'ivoiriens auraient eu ce savoir vivre… je grignote sans conviction un morceau moins chargé en symboles, incapable d'en discerner le goût sous le piment, et le repas s'achève dans les louanges réciproques.

 

 

Le chef nous « donne la route » et nous repartons, les collègues riant sous cape. Ils ne me diront jamais s'ils ont monté un coup pour tester mes réflexes, ou si ce repas ne fut dû qu'à l'improvisation africaine, mais mon expérience du pays me fait pencher pour la première hypothèse : je crois bien qu'ils ont voulu me « tropicaliser » !





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Par Alain - Publié dans : Tranches de vie... et de mort
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